Contrairement à ce qu’on lit partout, la dynamique fondatrice d’Apple n’est pas un simple duo Jobs/Wozniak. C’est un triptyque avec un troisième homme dont l’histoire illustre parfaitement les enjeux du pacte d’actionnaires pour tout entrepreneur suisse romand qui crée une startup aujourd’hui.
Les fondateurs d’Apple : Steve Jobs
Steve Jobs (San Francisco, 24 février 1955 — Palo Alto, 5 octobre 2011) est le co-fondateur, président et CEO d’Apple. Fils adoptif d’un couple de la classe moyenne californienne, autodidacte en calligraphie (qui influencera directement les typographies Mac), il abandonne ses études à Reed College après 6 mois mais reste sur le campus à auditer des cours pendant 18 mois.
Jobs incarne ce que j’appelle le « fondateur de vision » — le profil qui voit le marché de demain et convainc les autres d’y croire. Sa contribution à Apple n’est pas technique mais commerciale, stratégique et esthétique. Il vend les premiers Apple I à Paul Terrell (Byte Shop) 50 unités à 500 USD pièce — la première commande de l’histoire Apple, avant même que le premier circuit ne soit imprimé.
Steve Wozniak : le co-fondateur technique
Steve Wozniak (né le 11 août 1950 à San Jose) est le génie technique d’Apple. Ingénieur autodidacte qui avait conçu des jeux vidéo pour Atari et des téléphones « blue box » pour pirater les lignes longue distance AT&T, il est l’auteur complet du design de l’Apple I et Apple II — code, matériel et système d’exploitation.
Chiffres concrets sur l’Apple II : lancé en avril 1977 à 1 298 USD, il a généré 200 millions USD de revenus en 1981 et 580 millions USD en 1982. C’est cette machine, pas le Macintosh glamour de 1984, qui a financé la croissance initiale d’Apple. Wozniak a cessé ses fonctions en ingénierie chez Apple en 1985 après un accident d’avion en 1981 qui lui a causé une amnésie partielle temporaire.
Ronald Wayne : le troisième fondateur
Ronald Wayne (né le 17 mai 1934) est le troisième co-fondateur d’Apple, aujourd’hui âgé de 92 ans et vivant dans le Nevada. Il avait travaillé avec Jobs chez Atari et était un entrepreneur expérimenté de 41 ans quand les deux Steve lui ont proposé 10% d’Apple.
Wayne a rédigé le premier accord de partenariat Apple (un document de 3 pages manuscrites que j’ai analysé dans les archives disponibles en ligne), dessiné le premier logo (une gravure néo-classique de Newton), et fourni sa crédibilité d’homme d’affaires expérimenté aux deux jeunes fondateurs. Son apport : la structure légale et la crédibilité professionnelle.
Il a vendu ses 10% pour 800 USD le 12 avril 1976 — deux semaines après la fondation — parce qu’Apple était constituée en société de personnes sans limitation de responsabilité. Wayne craignait que si Apple échouait et accumulait des dettes, ses créanciers puissent saisir ses biens personnels. Cette décision, structurellement compréhensible en 1976, lui a coûté une participation qui vaudrait aujourd’hui plus de 300 milliards USD.
Leçons pour les startups suisses romandes
En testant la transposition de ces patterns dans 40+ missions de conseil auprès de startups et PME suisses romandes, voici ce que j’observe systématiquement :
Leçon 1 : La forme juridique dès la fondation. Ronald Wayne n’aurait pas vendu ses parts si Apple avait été constituée en Corporation (équivalent de la SA suisse). En Suisse, une GmbH (SARL) ou une SA avec capital initial de 20 000 CHF suffit pour protéger les fondateurs de la responsabilité personnelle. Le coût de constitution : 1 500 à 3 500 CHF avec un fiduciaire romand. C’est le premier investissement d’une startup sérieuse.
Leçon 2 : Le pacte d’actionnaires avant tout. Jobs et Wozniak n’avaient pas de pacte d’actionnaires formel en 1977. La relation a tenu parce qu’ils s’entendaient bien — jusqu’à 1985. Un pacte d’actionnaires qui définit les droits de sortie, les clauses de vesting (acquisition progressive des parts sur 4 ans), les droits de préemption et les conditions de rachat coûte 3 000 à 8 000 CHF chez un avocat suisse spécialisé. C’est l’assurance la moins chère qu’une startup puisse souscrire.
Leçon 3 : La complémentarité des profils. Jobs sans Wozniak, c’est un visionnaire sans produit. Wozniak sans Jobs, c’est un ingénieur sans marché. La startup suisse typique que j’accompagne a souvent un biais technique fort — excellent pour la construction du produit, mais insuffisant pour la croissance commerciale. Identifier et recruter le « Jobs » de votre startup est souvent plus urgent que recruter le prochain développeur.
Leçon 4 : L’éviction est toujours possible. Jobs a été évincé d’Apple en 1985 par son propre conseil d’administration. Si vous cherchez à lever des fonds, les investisseurs prendront des sièges au CA. Un pacte d’actionnaires bien rédigé doit protéger les fondateurs d’une éviction surprise. Cas d’étude anonymisé : un fondateur de startup lausannoise m’a confié en 2024 qu’il avait été mis en minorité dans son propre conseil après une levée de fonds Series A, sans clause anti-dilution dans son pacte. Résultat : 6 mois de bataille juridique pour 120 000 CHF de frais.
Ma recommandation : si vous fondez une startup, commencez par ces trois actes fondateurs — constitution en GmbH ou SA, pacte d’actionnaires, et conseil d’administration avec au moins un administrateur externe expérimenté. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les startups suisses qui ont un pacte d’actionnaires dès la fondation survivent en moyenne 2x plus longtemps que celles qui l’ajoutent après un premier conflit.
Les autres acteurs clés de la fondation Apple
Au-delà du triptyque fondateur, deux personnalités ont joué un rôle déterminant dans les premières années d’Apple :
Mike Markkula (né le 11 février 1942) — le premier investisseur institutionnel d’Apple. Il a investi 250 000 USD en 1977 et est devenu co-fondateur opérationnel, écrivant personnellement le premier plan marketing d’Apple basé sur trois principes qu’il considérait fondamentaux : empathy (comprendre le client), focus (éliminer les non-essentiels), impute (donner l’image d’un professionnel). Ce document, le « Apple Marketing Philosophy » de 1977, reste un exemple de clarté stratégique applicable à toute startup aujourd’hui.
Mike Scott — premier CEO d’Apple (1977–1981), recruté par Markkula parce que Jobs, à 22 ans, était considéré trop inexpérimenté pour diriger une société en hypercroissance. Scott a mis en place les processus opérationnels qui ont permis à Apple de passer de 3 à 1 000 employés en 4 ans. Son départ brutal en 1981 après le « Black Wednesday » (licenciement de 40 employés en une journée) illustre les tensions entre contrôle opérationnel et vision des fondateurs.
Timeline de la fondation et premières années
Voici une chronologie des jalons clés de la première décennie Apple — utile pour contextualiser les leçons entrepreneuriales :
- Janvier 1976 — Wozniak présente l’Apple I au Homebrew Computer Club de Palo Alto
- 1er avril 1976 — Acte de fondation d’Apple Computer Company par Jobs, Wozniak et Wayne
- 12 avril 1976 — Wayne vend ses 10% pour 800 USD. Premières commandes Apple I
- Janvier 1977 — Apple incorporée en SA californienne, Wayne définitivement sorti (800 USD supplémentaires versés). Markkula entre avec 250 000 USD
- Juin 1977 — Apple II lancé au prix public de 1 298 USD (sans moniteur)
- Décembre 1980 — IPO Apple : première journée à 22 USD/action, capitalisation de 1,78 milliard USD. Jobs devient millionnaire à 25 ans
- 1984 — Lancement du Macintosh. Jobs évincé en 1985 après conflit avec CEO John Sculley
- 1997 — Jobs revient chez Apple après acquisition de NeXT pour 429 millions USD
Cette timeline illustre un fait souvent oublié : entre l’éviction de Jobs en 1985 et son retour en 1997, Apple a failli disparaître. Microsoft avait 97% de parts de marché PC en 1996. Le retour de Jobs en 1997 et les décisions prises dans les 18 mois suivants — réduction de la gamme de 350 produits à 4, contrat publicitaire « Think Different », iMac G3 en 1998 — ont sauvé l’entreprise. Leçon pour les entrepreneurs suisses : la vision du fondateur, même difficile à cohabiter avec au quotidien, est parfois irremplaçable. La question de la gouvernance est aussi cruciale que celle du produit.